Au Bénin, la nouvelle constitution révisée en novembre 2025, prolonge le mandat du président de la République de 5 à 7 ans renouvelable une fois. Les députés et les maires obtiennent également une prolongation de 5 à 7 ans mais avec un renouvellement indéfini. Soutien du président Patrice Talon, Natacha Kpochan alors députée justifiait, le 16 novembre 2025 sur Bip radio, la réforme par le fait que « le changement permanent ne permet pas un développement harmonieux d’un pays ». Qu’est-ce qu’un développement harmonieux ? Existe-t-il une causalité entre changement permanent au sommet de l’Etat et le développement harmonieux d’un pays ? Prolonger un mandat de 5 à 7 ans est-elle la voie pour un développement harmonieux ? Réponses dans cet article.
Invitée de l’émission l’Entretien grand format sur Bip radio, la députée, Natacha Kpochan, membre du parti de la mouvance présidentielle, Union progressiste le Renouveau (UPR) a déclaré que « le changement permanent ne permet pas un développement harmonieux ». Selon la désormais ex-parlementaire, « les acteurs politiques doivent être stables dans leurs rôles » parce qu’« un turnover permanent ne permet pas au pays de se développer ».
Contexte
La députée se prononçait sur la révision constitutionnelle opérée à l’Assemblée nationale au petit matin du samedi 15 novembre 2025. Porté par les députés Aké Natondé et Assan Séïbou de la majorité présidentielle, la proposition de loi a été adoptée par 90 pour, 19 contre et zéro abstention. La nouvelle constitution prolonge de 5 à 7 ans, le mandat du président de la République renouvelable une seule fois. Le mandat des députés et des maires à 7 ans renouvelable indéfiniment. Le texte consacre également la création d’une nouvelle chambre du nom de Sénat.
Le 18 décembre 2026, lors d’une conférence de presse, le président Patrice Talon a soutenu la réforme portée par la nouvelle constitution votée à l’Assemblée nationale (à partir de 1H 14min). Pour le chef de l’Etat sortant, 7 ans constituent « un temps moyen suffisant pour avoir des résultats », compatible avec « le minimum de temps requis pour la plupart de ce qui relève de nos besoins ». Patrice Talon estime que les 7 ans permettront aux dirigeants de « donner le temps de l’action » et de bâtir des politiques capables de « traverser le temps ».
Le développement harmonieux
Pour une meilleure compréhension du développement harmonieux, nous avons cherché la définition du développement. Le mot est défini par les Nations Unies (ONU) comme « une entreprise pluridimensionnelle qui vise à améliorer la qualité de la vie de tous les peuples ». L’ONU ajoute que « le développement économique, le développement social et la protection de l'environnement sont des composantes interdépendantes du développement durable qui se renforcent mutuellement ».
S’agissant du développement harmonieux, Marguerite Yoli-Bi Koné, experte ivoirienne en gouvernance, gestion des conflits, droits humains et genre contactée par Badona le définit comme « un développement équilibré, intégré et durable ». Ce développement, clarifie-t-elle, implique de concilier des objectifs comme la croissance économique, le bien-être social et la protection de l'environnement qui sont interdépendants pour un bien être social équilibré , intégré et une sécurité humaine.
Selon Nathanaël Stéphane Ouba Mossoro, spécialiste de gouvernance et actions publiques, le développement harmonieux est un concept qui fait généralement référence à la croissance équilibrée et intégrée de multiples dimensions d’un individu ou d’un système par opposition à une croissance déséquilibrée ou unilatérale. Gilles Yabi, analyste politique et docteur en économie du développement, fondateur et président de WATHI, think tank citoyen attire l’attention sur le fait qu’« il n'y a pas vraiment de définition consensuelle sur la notion de développement déjà, et encore moins sur la notion de développement harmonieux ». L’expert estime toutefois que « le développement harmonieux est un développement qui est beaucoup mieux réparti au sein d'une société ».
Développement harmonieux et l’alternance
Dans son intervention à Bip radio, Natacha Kpochan, alors députée à l’Assemblée nationale du Bénin et membre du parti de la mouvance présidentielle, Union progressiste le Renouveau (UPR) a déclaré que « le changement permanent ne permet pas un développement harmonieux ». A la question de savoir si le changement permanent de dirigeant peut avoir des conséquences néfastes sur le développement harmonieux d’un pays, les avis sont divers.
Nathanaël Stéphane Ouba Mossoro, spécialiste de gouvernance et actions publiques est catégorique : « il n'y a pas de lien entre ces concepts ». Pour lui, « la longévité est une notion qui traduit quelquefois, une sorte de faiblesse du système ou de comportements qui nuisent à la croissance, à l’équilibre et donc au développement harmonieux ». Il cite comme conséquence de la longévité au pouvoir, « la corruption, le favoritisme, le clientélisme ». « Je suis de ceux qui pensent que le changement permanent bien encadré favorise un développement harmonieux et garantit un équilibre constant. Quand un système change, les nouvelles têtes pensantes arrivent avec des nouvelles idées qui pourront faciliter l'émergence », explique-t-il.
Professeur agrégé de Science politique, Maurice Soudieck Dione épouse cette conception de Nathanaël Stéphane Ouba Mossoro. Contrairement à la députée Natacha Kpotchan, il fait constater qu’« ailleurs, des mandats de 5 ans qui n’empêchent pas les acteurs de travailler ». Opter pour un mandat de 5 ans ou de 7 ans, a-t-il poursuivi, « c’est un choix politique mais qui en rien est lié à la capacité de travailler d’autant plus qu’il y a la continuité de l’Etat. Les projets non entièrement réalisés sous un mandat sont poursuivis par les successeurs ».
Gilles Yabi relativise
L’analyste politique et docteur en économie du développement, Gilles Yabi fait remarquer qu’un mandat au-delà de 5 ans est un couteau à double tranchant. « Si on a des mandats électoraux plutôt longs, au-delà de cinq ans, six ans, sept ans, pourquoi pas huit ans, on va réduire les problèmes qui sont liés au mandat court, c'est-à-dire que les gouvernants auront plus de temps pour faire des choix et pour les maintenir de manière à produire des résultats », souligne-t-il. Ces dirigeants, analyse l’expert, « vont être moins guidés par le souci, la peur de la perte du pouvoir lors d'une prochaine élection parce qu'ils ont six ans, sept ans devant eux avant une élection ».
Mais ce choix de mandat long peut porter préjudice à un État, nuance le président de WATHI, think tank citoyen : « Lorsqu'on a de très mauvais dirigeants et que vous avez un mandat de sept ans, ça veut dire qu'en fait, vous n'avez à aucun moment la possibilité de changer de dirigeants même lorsqu'ils sont catastrophiques ».
L’experte ivoirienne en gouvernance, gestion des conflits, droits humains et genre, Marguerite Yoli-Bi Koné analyse la question sur deux angles. Dans un premier temps, elle juge que le changement permanent de dirigeant ne permet pas un développement harmonieux et durable en ce sens que « le changement de gouvernance peut ne pas avoir la même vision et donc ne pas continuer et consolider les acquis ». Dans un second temps, elle estime que ce turnover « peut permettre le développement harmonieux en insufflant une meilleure gestion et vision au lieu de perdurer dans un mauvais leadership comme on le voit dans certains pays où la longévité politique n’a pas fait avancer le développement harmonieux mais plutôt celui d’un clan ».
Tout en reconnaissant qu’il faut un minimum de temps pour asseoir une politique et la mise en œuvre d’un programme, Marguerite Yoli-Bi Koné a l’impression que le mandat est souvent prolongé pour des intérêts personnels du politique. « Il ne faut pas non plus allonger le mandat pour se servir et non servir les populations », argumente l’experte en gouvernance, gestion des conflits, droits humains et genre.
5 ou 7 ans, le problème est ailleurs
Prolonger le pouvoir du président de la République de 5 à 7 ans ne permettra systématiquement pas le développement harmonieux. Du point de vue de nos sources, il faudra beaucoup mieux. L’experte en gouvernance, gestion des conflits, droits humains et genre, Marguerite Yoli-Bi Koné pense que « c’est plutôt la stabilité politique avec un leadership éclairé et positif qui favorise le développement harmonieux ».
Nathanaël Stéphane Ouba Mossoro, spécialiste de gouvernance et actions publiques prescrit pour un développement harmonieux, une gouvernance fondée sur « des principes tels que la transparence, la responsabilité, la reddition de compte et la participation ».
Gilles Yabi cite comme garde-fou du développement harmonieux d’un pays, la stabilité des institutions, la qualité de leadership politique et les choix stratégiques opérés.
« Si vous avez un mandat de sept ans, et que vous avez une forme de gouvernance démocratique permanente, qui ne peut être garantie que par l'existence d'institutions de contre-pouvoirs, d'institutions indépendantes », cela ne pose pas nécessairement de problèmes, explique-t-il.
Par ailleurs, le fondateur et président du think tank citoyen, de WATHI croit que la réflexion sur nos institutions politiques « doit être globale de manière à ce qu'on pense nos systèmes politiques en fonction des objectifs que l'on souhaite pour nos sociétés, des objectifs de paix, de sécurité, de stabilité, mais aussi de progrès économique et social partagé ». C'est pour cela, regrette-t-il, « que la dernière révision constitutionnelle au Bénin, même sans s'attarder sur le fond, la manière dont cela s'est fait ne traduit pas une volonté d'avoir les meilleures réponses par rapport aux défis institutionnels qui peuvent être posés ».
Gilles Yabi estime que les autorités béninoises auraient pu prendre du temps pour rechercher les meilleures réponses au niveau institutionnel, poser les problèmes, fixer des objectifs et organiser des débats animés par des experts avertis de la gouvernance d’horizon diverses pour qu’ils puissent faire des propositions, confronter des arguments pour aboutir « à quelque chose qui est de meilleure qualité pour un pays ».
Verdict
Se référant aux diverses interventions de nos sources, le développement harmonieux d’un pays n'est pas lié à la longévité des dirigeants au pouvoir. Les experts prônent entre autres une bonne gouvernance, la transparence, l’instauration d’institutions indépendantes et de bons choix politiques et économiques.
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