Sur Facebook, la page Afrique infos a, dans une publication faite samedi 20 décembre 2025, annoncé qu’un “journaliste est porté disparu pour avoir posé une question au président du Bénin Patrice Talon”. Il aurait demandé au chef de l’Etat pourquoi il aurait fait appel aux armées du Nigéria et de la France alors qu’il aurait jugé “inutile d'acheter des armes”.
- D’après les vérifications de Badona auprès de plusieurs sources, aucun journaliste n’est porté disparu au Bénin à la date de ce lundi 22 décembre 2025. La question mentionnée dans la publication virale sur Facebook n’a jamais été adressée à Patrice Talon à l’occasion de sa conférence de presse du jeudi 18 décembre.
«🚨 2025 BÉNIN : Un journaliste porté disparu pour avoir posé une question au président du Bénin 🇧🇯 Patrice Talon». C’est ce que laisse croire Afrique infos, une page Facebook qui se revendique parmi les médias d’actualité.
D’après la publication en date du 20 décembre (voir ici), le journaliste présumé porté disparu ce serait adressé au chef de l’Etat dans les termes ci-après : « Monsieur le Président, vous venez de déclarer que c'est inutile d'acheter des armes. Vous dites par là que les armes sont inutiles pour un pays comme le Bénin . D'ailleurs nous sommes attaqués par les te-rr0-r!-st-es et vous trouverez que les armes sont inutiles. Pourquoi Monsieur le Président, il y a une semaine, pour sauver votre fauteuil des mains des putschistes, vous avez fait appel aux armées du Nigeria et de la France ???»
La publication partagée plus de 1000 fois (voir ici) a enregistré plus de 1300 commentaires et plus de 11.000 engagements. «Le rôle du journaliste est d'éveiller la conscience en posant des questions existentielles même si ça fâche bien souvent.Vive la liberté d'expression....», a réagi Casimir Kabore, un des internautes sous le post.
La même publication est relayée ailleurs (ici et ici). Elle survient 48 heures après une conférence que le Président Patrice Talon a animée le jeudi 18 décembre. Selon la Présidence de la république qui a publié l’intégralité de cette rencontre avec les professionnels des médias sur sa chaîne Youtube, deux sujets étaient au menu : le coup d'État déjoué du 7 décembre 2025 et la révision de la Constitution intervenue le 14 novembre dernier.
Question imaginaire et aucun journaliste porté disparu
Dans sa démarche de vérification Badona a recueilli les témoignages de journalistes présents à cette conférence de presse du président Talon. Léonce Gamaï Davodoun, journaliste et gérant du Groupe Banouto y a participé. Interrogé à propos du post de la page Afrique infos, sa réponse est sans ambage : « Je peux être catégorique, il n’y a jamais eu cette question attribuée à un journaliste sur les réseaux sociaux. Une telle question n’a pas été posée pendant la conférence de presse.»
Léonce Gamaï se souvient que “la seule question qui se rapporte à la présence militaire étrangère” a été posée par son confrère Joël Tchogbé de la radio privée Peace Fm. A ce sujet, poursuit-il, «C’est en répondant à la question que le Chef de l’Etat est revenu sur la raison pour laquelle le Nigéria est intervenu sous mandat de la CEDEAO». Le journaliste assure qu’il n’y a pas eu de question de relance après la réponse du Président.
Bonaventure Sèmèvo Agbon, journaliste directeur de la publication du quotidien Bénin intelligent a également pris part à ladite conférence de rédaction. La rumeur d’un journaliste qui serait porté disparu pour avoir posé une question au Président Talon le surprend grandement. Jugeant utile de couper court à la rumeur, il s’est fendu d’un post sur son compte Facebook. Pour avoir participé à la conférence de presse au cours de laquelle cette question aurait été posée au chef de l'État Patrice Talon, il a livré des observations en quatre points.
«1- cette publication relève plus de la désinformation,
2- cette question (telle que transcrite) n'a jamais été enregistrée au cours de la rencontre,
3- pourquoi l'auteur de l'alerte ne mentionne-t-il pas l'identité du journaliste qui aurait disparu ?
4- la France n'a pas été citée lors des échanges», a clarifié le journaliste Bonaventure Sèmèvo Agbon.
A la suite de ces témoignages qui démentent énergiquement la rumeur, Badona s’est intéressé à l’intégralité de la conférence de presse d’une durée de 1h40min 34s (disponible ici). Nous retrouvons au terme de la vingt-deuxième minute (dès 22 min 59 s), l'intervention du journaliste Joël Tchogbé dont nous a parlé Léonce Gamaï. Il a posé une question en deux volets à laquelle le Président Patrice Talon a répondu.
«Ma question, c'est de savoir est-ce que vous pensez que les les dysfonctionnements ou les
défis de gouvernance peuvent faire le lit à des intentions malveillantes de tentatives de putsch? Et ensuite, quelle est la mission de l'armée étrangère qui a été sollicitée pour venir en renfort à l'armée béninoise ? Merci.», a-t-il interrogé après s’être présenté comme journaliste à Peace Fm.
Après s’être longuement attelé à répondre au premier volet de la question, le Président y est allé avec la même volonté de détails sur le second aspect de la préoccupation du journaliste.
Pas question d’arme inutile dans la réponse du Président
C’est à partir de 25 min 38 s que le Président Talon aborde l’intervention militaire étrangère dans la riposte à l’attaque des putschistes. Badona ne retrouve nulle part, les propos qu’on lui attribue dans la question supposée du journaliste supposé porté disparu.
« Réponse du Président : Pour ce qui est de l'intervention de l'armée de l'air du Nigéria, c'est un peu vers midi qu’après avoir analysé la situation en discussion avec les responsables militaires, le patron de la garde républicaine, le chef d’Etat-major général - qui était en France, qui a dirigé les opérations de loin et qui s'apprêtait à prendre le voile et venir à côté nous-, c'est après avoir échangé avec eux que nous avons décidé de faire appel à un pays susceptible de nous aider à faire une frappe chirurgicale parce qu'ils se sont retranchés à Togbin avec des armes lourdes, avec des blindés.
On avait neutralisé un des blindés devant le la télévision nationale mais, ils sont retournés dans la caserne avec des blindés.
Vous savez, dos au mur, ils peuvent encore faire des bêtises, c'est-à-dire commencer, dans la caserne, à tirer, à faire n'importe quoi, sachant que la cause était perdue.
Nous avions nous aussi positionné des blindés non loin du camp pour les convaincre, résoudre à déposer les armes. Vous ne pouvez pas être certain que des gens qui ont fait une telle folie soient quelques minutes après, capables de raison, dire “bon laisse tomber". Donc, il se pourrait qu'il y ait des échanges qui feraient beaucoup de dégâts dans le quartier de Togbin, la base est au cœur de Togbin.
Je ne peux pas être président de la République, parce que j'ai été éprouvé il y a quelques minutes, je vais dire “peu importe les dégâts que ça va occasionner, peu importe les vies innocentes qui pourraient être perdues”. Nous avons dit, “il ne faut surtout pas que les affrontements entre l'armée loyaliste, l'armée tout court et ses voyous engendrent encore de de pertes en vie humaine”. On avait déjà perdu deux personnes. A cette heure-là, je savais déjà que l'épouse du général Bada était déjà décédée. Je savais déjà qu' on vient de perdre un des soldats de la garde républicaine. Je venais de voir un deuxième qui a reçu une balle, qui lui a brisé complètement le bras. Donc pour moi, nous étions en train de perdre déjà trois personnes.
Est-ce que ces voyous, il faut les bombarder, les anéantir et les tuer ? Nous avons aboli la peine de mort au Bénin. Nous n'allons pas par nos armes tuer des gens qui sont dans le crime. Il faut les arrêter, les condamner mais, pas les tuer. Il ne faut pas non plus, tuer d'autres soldats qu'on savait très bien dans le camp mais non partisans de cette affaire-là. On savait qu'il y avait plein de gens dans le camp qui n’étaient pas avec eux. Des gens dans le camp nous appelaient. On a eu des appels de soldats dans le camp qui disaient mais non, on n'est pas concerné, ce qui se passe c'est pas bien. Il faut préserver ces vies là.
Nous ne disposons pas d'aéronef susceptible de faire des frappes ciblées pour détruire un ou deux de ces blindés, - parce que c'est leur seule arme -, ce sont des armes puissantes en face desquelles il fallait déployer la même force de frappe.
C'est vrai, nous étions en supériorité.Toute l'armée billénoise avec une vingtaine de garçons, c'est vite fait. Mais il y aurait dans tous les cas, si on avait utilisé nos armes, il y aurait des dégâts.
Il y a un type d'arme dont le Bénin ne dispose pas, c'est des aéronefs susceptibles, très haut, de faire une frappe millimétrée. Peut-être que les temps à venir nous allons l'acquérir mais, vous savez nous venons de loin et nous consacrons nos ressources à nous assurer du minimum. Notre stratégie de lutte contre le terrorisme, de préservation de la sécurité intérieure du pays requient des acquisitions assez spécifiques. Les terroristes n'utilisent pas des blindés. Nous ne pensons pas que le Bénin ira un jour en guerre contre les pays voisins.
Si on a beaucoup d'argent, on achèterait tout et n'importe quoi. On n'a pas beaucoup d'argent, on achète ce qui est utile, important, impératif pour nous.
Donc avoir des avions qui coûtent très cher à l'achat, à l'entretien, à l'utilisation pour tirer sur des blindés. Autant le Nigéria peut disposer de cela, autant ce ne serait pas raisonnable que le Bénin investisse des centaines de milliards pour acheter de telles armes, même si l'utilisation peut s'avérer nécessaire à certains moments de la vie comme on vient de l'observer.
Pour préserver Togbin, le quartier et les vies humaines, il fallait faire appel à une telle arme pour neutraliser un ou deux blindés de tête afin qu'ils comprennent qu'ils sont totalement nus et qu'il se rendent. Donc vers midi, nous avons décidé de solliciter le Nigéria. Nous savions, le commandement militaire béninois savait que nos amis nigérians disposaient de tel équipement. On leur a fait appel via la CEDEAO, via le président Tinubu lui-même en personne et nous avons opéré les formalités nécessaires dans la journée pour que ce soit une intervention qui se fasse dans le cadre de la CEDEAO normée, bien précise et nous avons dit dans quel cadre nous voulons le faire et nous avons rassuré même les Nigérians que cela éviterait des beaucoup de pertes en vie humaine.»
Le journaliste Joël Tchogbé, auteur de la question à laquelle le Président Talon a répondu, est toujours libre de ses mouvements.
Pas de trace de journaliste porté disparu dans la presse
Dans la presse béninoise, aucun média n’a annoncé une disparition de journaliste. Les recherches à ce sujet sont infructueuses. Même constat dans la presse internationale après nos recherches sur Google.
Contacté à l’effet de vérification de la rumeur qui court, Hervé Prudence Hessou, Président de l’Union des professionnels des médias du Bénin (UPMB), principale organisation syndicale des journalistes béninois déclare n’avoir enregistré aucune alerte de cette nature. « Nous n’avons reçu aucun signalement de journaliste porté disparu après la conférence de presse du Président de la République », a-t-il répondu.
En analysant le contenu des publications virales sur les réseaux sociaux, Badona a noté qu’elles ne font aucune mention de l’identité du journaliste présumé porté disparu.
Verdict :
Contrairement à ce que font croire des publications virales sur les réseaux sociaux, aucun journaliste béninois n’est porté disparu pour avoir posé une question au Président Patrice Talon. La question citée dans les publications virales n’a jamais été posée au chef de l’Etat béninois et celui-ci dans sa conférence de presse n’a jamais laissé entendre qu’il est inutile d’acheter des armes.
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